Paul Celan ou écrire des poèmes après Auschwitz

Le philosophe Theodor W. Adorno a écrit après la guerre :
« Écrire un poème après Auschwitz est un acte barbare »
.
Devant l'effondrement du sens, du réel que la barbarie nazie a provoqué, Paul Celan ne se résigne pas à l'indicible, il veut réinventer une langue, celle qui fut parlée par ses parents, juifs germanophones, la même qui fut vociférée par leurs assassins, il cherche les mots pour transcrire l'innommable, pour perpétuer la mémoire des six millions d'ombres qui ne cessent de le hanter.

L'Unique lumière

 

Les lampes de la terreur sont claires, y compris dans la tempête.

 

A la quille des barques feuillues elles s'approchent froides de ton front ;

 

tu voudrais qu'elles explosent sur toi, ne sont-elles pas de verre ?

 

Déjà aussi tu entends le lait qui goutte, pour que tu boives aux tessons

 

le jus que dans le sommeil tu as aspiré des miroirs de l'hiver :

 

ton cœur s'est empli de flocons, ton œil pèse rempli de glaçons,

 

de ta boucle l'écume de mer a surgi, ils t'ont lancé des oiseaux…

 

Ta maison a chevauché la vague ténébreuse, mais elle cachait

 

un lignage de roses.

 

Arche, elle a quitté la route, ainsi fus-tu sauvé, emmené au malheur.

 

O blancs frontons de la mort - leur village comme vers noël !

 

O vol en luge par les airs - mais toi tu es rentré,

 

tu as, gamin, escaladé l'arbre et maintenant surveilles de là-haut :

 

cette arche est proche encore sur l'eau, mais les roses la remplissent toute entière,

 

mais les barques s'approchent vite avec les lampes palpitantes de la terreur :

 

ta tempe éclatera peut-être, puis leur équipage sautera à terre,

 

puis il montera sa tente ici, puis ton crâne se voûtera en des cieux -

 

à ta boucle déborde une écume de mer, ton cœur pèse empli de flocons.




En Égypte


À l'œil de la femme étrangère

tu diras : sois l'eau.

Dans l'œil de la femme étrangère

tu chercheras celle que tu vois

au fond de l'eau :

Ruth ! Noémie ! Myriam

Orne-les quand tu seras couché auprès de la femme étrangère.

Orne-les de la chevelure

de nuages de la femme étrangère.

À Ruth, à Noémie, à Myriam, tu diras

Voyez, je suis couché auprès d'elle

Orne la femme étrangère couchée près de toi

de toutes les splendeurs.

Tu l'orneras de toute la douleur

pour Ruth, pour Myriam, pour Noémie.

À la femme étrangère, tu diras

Vois, je dors auprès d'elles !


(Mohn und Gedächtnis) traduction par Alain Suied



Article ajouté le 2009-10-26 , consulté 11 fois

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